Atlas : l'Afrique et son environnement européen et asiatique, de Jean Jolly


CHAPITRE 31

Première guerre mondiale
(1914-1918)

Les premiers coups de canon du premier conflit mondial sont tirés en Algérie le 4 août 1914, la veille de la déclaration officielle de la guerre, par deux croiseurs de bataille allemands, le Goeben et le Breslau. Le premier bombarde Philippeville et le second attaque Bône, dans le dessein de ralentir l'envoi de renforts militaires français en Europe et au Levant. L'arrivée de ces deux navires dans les Dardanelles favorise l'entrée en guerre de la Turquie aux côtés de l'Allemagne.
La Première Guerre mondiale à laquelle participent des troupes d'outre-mer sur les fronts européens et d'Orient (Dardanelles, Balkans et Proche-Orient), n'épargne pas l'Afrique où Français et Britanniques combattent, soit les forces germano-turques (Égypte, Libye, Soudan nilotique et Tchad septentrional), soit les seuls Allemands dans leurs colonies (Togo, Cameroun, Sud-ouest africain et Tanganyika).
En Afrique noire, la guerre aurait pu être évitée. C'était le vœu des Allemands, mais les Franco-britanniques, en position de force, ont préféré la faire.
En Europe orientale, la guerre provoque l'effondrement de l'armée russe et favorise la Révolution menchevique puis bolchevique de 1917. Sur le front occidental, elle se traduit par l'intervention des États-Unis, principaux créanciers de la France, à un moment où la pression militaire allemande devient plus forte en raison des troupes ramenées en renfort du front de l'Est.
Le bilan de ce conflit est désastreux pour tous les Européens, vainqueurs ou vaincus. Le déclin politique de l'Europe est désormais irrémédiable. En revanche, l'essor des États-Unis est assuré.

D'ISTANBUL, le khédive d'Égypte Abbas II (1892-1914) qui, depuis son accession au pouvoir, n'a jamais caché son soutien au mouvement nationaliste de son pays, lance un appel à l'insurrection contre les Britanniques. Londres réagit en plaçant sur le trône Hussein Kamel (1914-1917), fils du khédive Ismaïl, qui prend le titre de sultan, et en imposant officiellement son protectorat sur l'Égypte.
La menace militaire turque s'estompe en 1916, lorsque l'armée britannique, sous les ordres d'Allenby, reconquiert le Sinaï, et disparaît, lorsqu'elle occupe la Syrie en 1917 et 1918.

Raids sénoussistes au Sahara

AU SAHARA, l'action des empires centraux se manifeste surtout par le biais de la Sénoussiya, puissante confrérie religieuse implantée au Fezzan, qui attaque des postes militaires du Sud tunisien, occupe des positions françaises à Djanet et à Fort-Polignac (Algérie) et harcèle des positions britanniques en Égypte et au Soudan. Le repli des troupes italiennes de Tripolitaine vers la côte méditerranéenne en 1915 après l'abandon de l'oasis de Mourzouk facilite ces raids. Exploitant leurs succès, les Sénoussistes marchent sur Tamanrasset où ils tuent, le 1er décembre 1916, le père Charles de Foucauld. Ils poussent, en outre, le chef suprême des Touareg Moussa Ag Amastane à assiéger Agadès.
Les compagnies méharistes françaises contre-attaquent en 1917 en tuant le chef targui Firhoun au nord du Soudan français (Mali) et le chef targui Kaossen dans l'Aïr (Niger).
Au Tchad, le colonel Victor-Emmanuel Largeau achève l'occupation du Ouadaï, puis du Borkou.
Au Darfour, le sultan Ali Dinar (1898-1916), appuyé par les Sénoussistes, se révolte contre les autorités du Soudan anglo-égyptien. Les troupes britanniques le tuent le 5 novembre 1916 et font alliance avec son concurrent politique et religieux, Abderhaman, le fils du Mahdi soudanais.
En Libye, un calme relatif est rétabli en 1917 grâce à la médiation de Londres qui obtient un compromis : les Sénoussistes reconnaissent l'autorité italienne sur le nord de la Cyrénaïque et de la Tripolitaine ; en contrepartie, les Italiens abandonnent aux Sénoussistes le reste du pays.

Lyautey contient la rébellion au Maroc

AU MAROC, Lyautey combat la dissidence tout en envoyant sur le front européen plus de troupes que prévu. La situation militaire est délicate car il ne reste que quelques bataillons auxquels sont adjoints des territoriaux et des réservistes. En outre, des agents allemands cherchent à soulever des tribus.
Ainsi, dans la région de Taza, Abdel Malek (un fils d'Abdel Kader), Raisouli et Chingueti obtiennent des armes allemandes, ce qui leur permet de harceler les troupes françaises jusqu'à la fin de 1916. Dans le Sous, El Hiba reçoit également, en 1916, des armes livrées par un sous-marin allemand, mais son offensive est stoppée par une colonne française et une harka du Glaoui, le pacha de Marrakech.
Malgré ces échecs, les rebelles lancent au printemps 1918 une attaque générale dans le nord, le Sous, l'Atlas et le Tafilalet. Elle est brisée par les troupes françaises et marocaines.
En fait, lorsque l'armistice est signé le 11 novembre 1918 en Europe, les Français et le sultan du Maroc ont renforcé et accru leur zone d'influence.
Au Sénégal, malgré les appels à la guerre sainte lancés par les Turcs, la confrérie musulmane Kadriya demande aux imams de manifester leur soutien à la France. En outre, à la demande de Blaise Diagne, premier député noir à l'Assemblée nationale, les habitants originaires des quatre communes du Sénégal (Saint-Louis, Gorée, Rufisque et Dakar) font valoir dès 1914 leur statut de citoyens français pour être engagés dans l'armée française et non dans les corps sénégalais d'AOF. En outre, Diagne, malgré l'opposition du gouverneur général de l'AOF, convainc plus de 80 000 Africains de rejoindre l’armée française. Les seules résistances au recrutement ont lieu en Haute-Volta et dans le nord du Dahomey.
LES TERRITOIRES BRITANNIQUES d'Afrique noire sont peu touchés par la guerre. En 1914, la Nigeria devient une colonie. Les émirs musulmans du nord du pays ignorent les appels à la guerre sainte lancés d'Istanbul contre les Britanniques, les Français et les Russes. Au contraire, des troupes nigérianes, sous commandement britannique, aident les Français à réprimer les soulèvements organisés au Sahara central et oriental par des adeptes de la Senoussiya.
Les populations de l'Afrique orientale britannique ne profitent pas de la guerre pour formuler des revendications politiques malgré la proximité de la colonie allemande du Tanganyika. Le Kenya et l'Ouganda fournissent des troupes et des ouvriers qui contribueront à la victoire de la Grande-Bretagne au Tanganyika. Quant au sultan de Zanzibar, il lance un appel à la guerre sainte contre… les Turcs, appel auquel s'associent les émirs du nord-Nigeria et l'Aga khan, chef des musulmans ismaéliens de l'Empire des Indes.
En revanche, dans le sud-est de l'Afrique, au Nyassaland, de violents incidents éclatent en janvier 1915 à l'appel du pasteur noir John Chilembwe. L'homme a fait ses études dans un séminaire aux États-Unis. Il proteste contre l'aide insuffisante apportée aux victimes de la sécheresse de 1912, contre la hausse de l'impôt et contre la discrimination qui frappe l'église protestante qu'il a fondée. Après deux semaines d'émeutes, il est tué au cours d'un affrontement avec les troupes britanniques.
EN éTHIOPIE, le négus Lidj Iassou (1913-1916), confronté à des révoltes de minorités musulmanes, pense surmonter ses difficultés en s'alliant aux Allemands et aux Turcs. En fait, il précipite sa chute. Les Français et les Britanniques obtiennent sa mise à l'écart en aidant Tafari, fils du ras Makonnen, à assumer la régence avant de devenir empereur en 1930 sous le nom de Haïlé-Sélassié Ier. Les Français achèvent en 1917 la construction du chemin de fer reliant Djibouti à Addis-Abéba.

Un stratège allemand hors du commun au Tanganyika

DANS LES TERRITOIRES ALLEMANDS, les troupes sont peu nombreuses et sous-équipées. Le Togo, défendu par quelques officiers allemands et un contingent africain de 500 hommes capitule en août 1914 après trois semaines de combats. Le Cameroun, attaqué par les Français, les Britanniques et les Belges du Congo, dépose les armes en 1916.
En Afrique orientale et en Afrique australe, la résistance allemande est beaucoup plus forte malgré l'écrasante supériorité des forces britanniques.
Au Tanganyika, les hostilités commencent le 8 août 1914 avec le bombardement de Dar ès-Salam par deux croiseurs britanniques, puis le 13 août avec la capture par les Anglais d'un équipage allemand opérant sur le lac Nyassa.
Les Allemands réagissent le 14 août en attaquant des positions belges au nord du lac Kivu, le 15 en lançant un raid contre Taveta au Kenya et le 22 en bombardant le port belge de Loukouga, sur le lac Tanganyika. Dans l'océan Indien, le croiseur Koenigsberg coule le navire britannique Pegase au large de Zanzibar le 20 septembre 1914.
Responsable militaire de l'Est africain allemand, Paul Emil von Lettow-Vorbeck dispose de moins de 15 000 hommes dont 11 000 supplétifs africains et 2 500 colons armés à la hâte. En quelques mois, les alliés réunissent plus de 100 000 hommes (80 000 Britanniques dont des troupes indiennes et sud-africaines, 18 000 Belges et, à partir d'avril 1916, 3 000 Portugais).
Choisissant l'offensive, Von Lettow-Vorbeck se révèle un chef de guerre et un stratège hors du commun. Au début des hostilités, il l'emporte sur tous les fronts, mais, manquant d'hommes et de munitions, il décide, à partir de janvier 1915, de se replier lentement en harcelant sans cesse les troupes britanniques.
En 1916, les alliés passent à l'offensive. Au nord, les Britanniques progressent au prix de lourdes pertes, notamment pour le corps expéditionnaire sud-africain du général Smuts ; au sud, les Portugais attaquent par surprise les Allemands en avril 1916, mais ils sont mis en déroute en novembre ; à l'ouest, les troupes belges du général Tombeur, après avoir occupé le Ruanda-Urundi, font leur jonction avec les forces britanniques d'Ouganda et de Rhodésie et s'emparent de Tabora en septembre.
Les Allemands qui ne sont plus que 7 000 combattants, passent à la guérilla et scindent leurs forces en petites unités. Le 18 octobre 1917, à proximité de la frontière du Mozambique, Von Lettow-Vorbeck, avec 1 500 hommes met en déroute 5 000 Britanniques. Le 25 novembre 1917, il prend d'assaut le poste mozambicain de Nogomano défendu par 1 000 Portugais.
En fait, malgré le débarquement de renforts britanniques au Mozambique, les Allemands approchent en juin 1918 de Quelimane puis reviennent au Tanganyika le 29 septembre et entrent en Rhodésie du nord où ils détruisent le poste de Fifé le 2 novembre. Alors que les Allemands s'apprêtent une nouvelle fois à pénétrer au Tanganyika, ils apprennent le 13 novembre que l'armistice a été signé en Europe deux jours plus tôt.
Sommé de se rendre sans conditions, Von Lettow-Vorbeck négocie jusqu'au 25 novembre. A la tête d'une troupe qui n'excéda jamais plus de 7 000 hommes, il a tenu en échec une armée dont l'effectif a atteint plus de 250 000 hommes.

Botha et Smuts dans le camp anglais

DANS L'UNION SUD-AFRICAINE, les Anglophones prennent fait et cause pour les alliés, mais la communauté de langue afrikaans, encore traumatisée par la guerre des Boers, se divise en deux camps. Le premier ministre de l'Union, Louis Botha, et son ministre de la défense, Jan Smuts, se déclarent solidaires de la Grande-Bretagne, mais Hertzog, porte-parole des Afrikaners de l'Orange et président du Parti nationaliste, demande au gouvernement de rester neutre.
Le 9 octobre 1914, le colonel Maritz, ancien général des armées boers, prend contact avec le gouverneur allemand du Sud-Ouest africain et avec le général Christiaan Beyers, chef de l'armée sud-africaine et ancien héros de la guerre des Boers contre les Anglais. Ce dernier, après voir démissionné, marche sur Pretoria avec le général Christiaan De Wet, un autre héros de la guerre des Boers. Le colonel Maritz occupe Keimoes et Kakamas et proclame la République sud-africaine. Le Transvaal et l'État d'Orange entrent en dissidence.
Botha proclame la loi martiale le 22 octobre 1914 et prend la tête des troupes pour combattre quelque 12 000 dissidents qu'il écrase avec son artillerie. Les derniers se rendent le 2 février 1915.
AU SUD-OUEST AFRICAIN, les Allemands se sont emparés de Walvis Bay en septembre 1914 et ont repoussé une colonne sud-africaine qui a franchi la frontière près de Sandfontein. La disproportion des forces laisse d'autant moins d'espoir aux Allemands que leur chef militaire, le colonel Joachim von Heydrebreck, s'est tué accidentellement en novembre. Les forces de l'Union attaquent sur trois fronts : Botha débarque avec 12 000 hommes à Swakopmund et Smuts avec 6 000 hommes à Lüderitz ; une autre colonne de 24 000 hommes franchit le fleuve Orange, au sud. Windhoek, la capitale du Sud-Ouest africain allemand, est occupée le 12 mai 1915 et les Allemands capitulent le 9 juillet. Lors de l'hommage rendu à leur allié Botha, les Britanniques proposent d'appeler Bothaland le Sud-Ouest africain.
Les Portugais participent aux opérations alliées après avoir brisé la révolte fomentée en septembre 1914 dans le sud de l'Angola par les Allemands du Sud-Ouest africain.

Des millions de morts

La guerre de 1914-1918 a été une tuerie pour les Européens comme pour les populations des empires coloniaux. Les pertes se sont élevées à plus de 8,5 millions, soit 5,2 millions de morts pour les alliés et 3,3 de morts pour les Empires centraux. Elles ont été de 702 000 pour la Grande-Bretagne, 64 000 pour l'Inde, 59 300 pour l'Australie, 56 700 pour le Canada, 16 700 pour la Nouvelle-Zélande, 7 000 pour l'Afrique du sud, 1 200 pour Terre-Neuve. Du côté français, elles se sont élevées à 1 357 000 morts dont 47 000 Français d'Algérie (25 000 Musulmans et 22 000 Européens), 9 900 de Tunisie, 2 043 du Maroc, 33 320 d'AOF-AEF, 11 000 d'Indochine, environ 1 500 de Djibouti, des Comores et de Madagascar. Plus de 400 000 habitants des colonies françaises dont 218 000 d'Afrique du nord et 189 000 d'Afrique noire, ont été mobilisés.
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