Atlas : l'Afrique et son environnement européen et asiatique, de Jean Jolly


CHAPITRE 43

Un sombre bilan
qui incite à un sursaut

Berceau de l'humanité, l'Afrique engendra dans la vallée du Nil l'une des civilisations majeures de l'histoire. Humiliée par l'esclavage arabe depuis le VIIIe siècle et par l'esclavage européen, entre le XVIe et le milieu du XIXe siècle, puis colonisée par l'Europe à la fin du XIXe siècle, elle fut courtisée à l'aube de ses indépendances par les États-Unis, l'Union soviétique et les anciennes puissances impériales. Délaissée dès la fin du partage du monde en deux blocs antagonistes, elle est fortement ébranlée depuis l'arrivée brutale et soudaine des pays émergents à la recherche de matières premières. Elle ne s'est pas encore remise d'une indépendance, souvent obtenue dans l'impréparation et la précipitation, parfois même dans des conditions qui n'étaient pas souhaitées par ses habitants1. En moins d'un demi-siècle, les famines, les épidémies et les conflits ont fait dans les anciennes territoires européens d'Afrique et d'Asie plus de morts que les deux guerres mondiales réunies.
Pour la seule Afrique, les tares les plus visibles qui la handicapent aujourd'hui sont bien connues : appareils d'État trop coûteux pour leur efficacité ; manque de formation de cadres locaux faute de crédits ou de volonté politique ; universités formant des littéraires et des juristes et trop peu de scientifiques ; fuite des cerveaux ; traditions tribales favorisant le népotisme ; investissements étrangers compromis par la corruption, la petite taille des marchés et les obstacles à l'intégration régionale ; infrastructures, notamment moyens de communication insuffisants et, souvent, mal entretenus en dehors de l'Afrique septentrionale et australe ; faiblesse de l'épargne locale ; grands travaux sans retombées pour le pays, mais profitables aux constructeurs et aux intermédiaires ; emprise de grandes sociétés étrangères sur les productions nationales ; monocultures et développement des cultures d'exportation (café, cacao, coton, etc.) au détriment des produits vivriers, ce qui a accru la dépendance des pays africains à l'égard des marchés internationaux et de leurs financiers ; mono-extraction de minerai dont les cours sont fixés ailleurs qu'en Afrique ; cités hypertrophiées par rapport à une brousse vidée de ses habitants et, souvent, en voie de désertification.
Le poids du PIB africain dans le PIB mondial a diminué d'un tiers entre 1995 et 2005, malgré une croissance moyenne d'environ 5% par an depuis 2000. A l'exception de la République d'Afrique du sud, l'industrialisation a été soit mal adaptée aux réalités du marché (industrialisation excessive en Algérie au détriment de l'agriculture), soit inexistante (dans la plupart des États d'Afrique noire). L'activité économique en Afrique subsaharienne reste limitée dans le meilleur des cas au tourisme (Sénégal, Kenya) ou à la production destinée à l'exportation (pétrole au Gabon, au Cameroun, au Nigeria, en Angola, en Guinée équatoriale, en Libye ; uranium au Niger et en Namibie ; bois et cacao en Côte d'Ivoire, arachide au Sénégal…). La part relative de l'Afrique dans les exportations mondiales a été divisée par trois au cours des dix dernières années, malgré un large excédent en 2006 (4,7% du PIB)2.
L'équipement tant civil que militaire est inapproprié. Le coût des armées africaines, très souvent excessif par rapport aux PIB nationaux et à la menace extérieure, a grevé les budgets des États et contribué à l'instabilité politique.
En outre, l'Afrique a été absente des percées technologiques du XXe siècle, percées que quelques nations dynamiques d'Asie et d'Amérique ont réalisé. L'Afrique souffre en ce domaine d'un grand retard qui handicape le développement global. Enfin, malgré des progrès accomplis par certains pays dans le domaine économique et commercial (Maroc, Tunisie, République d'Afrique du sud et États pétroliers), elle peine à faire son union politique. Triste constat.

En dépit des aides extérieures, du courage et de la compétence de plusieurs de ses dirigeants, l'Afrique indépendante a accumulé les échecs économiques, politiques et, surtout - ce qui est plus grave - humains3. D'ailleurs, pour mesurer le dénuement et le désarroi des Africains face au reste du monde, plusieurs experts économiques renoncent aux références macro-économiques habituelles (PIB, dette intérieure et extérieure, taux de croissance, balance commerciale, etc.) pour d'autres indicateurs, tels le seuil de pauvreté (moins de 1 à 2 dollars de revenus par jour, le taux de progression démographique, les conditions d'hygiène et l'expansion des épidémies, le taux d'alphabétisation, le montant de l'aide internationale…).

DE NOMBREUSES ACTIVITES ILLICITES

Trafics d'armes. Les ventes d'armes officielles des pays industrialisés, mais également un gigantesque trafic clandestin stimulent les violences. (voir carte Trafics) Pour les pays producteurs de matériels militaires, c'est un moyen de rentabiliser leurs industries d'armements et de faire baisser le prix de revient des équipements dont ils ont besoin pour leurs propres armées. C'est, en outre, un moyen de négocier et de conclure des contrats dans d'autres secteurs d'activité. Commerce très lucratif, le trafic illicite d'armes légères et de petit calibre est florissant. Les Nations unies estiment que 650 millions d'armes de ce type sont en circulation dans le monde (dont plus de 100 millions en Afrique) et qu'elles sont la cause de 500 000 morts par an (dont 300 000 dans les pays en voie de développement). Environ 80% des victimes de ce trafic illicite sont des enfants. Comment s'en étonner ? Selon l'UNICEF, environ 300 000 enfants, âgés de 8 à 17 ans, sont enrôlés de force comme soldats.

Trafics en tous genres. Pour financer les achats d'armes et les guerres civiles, les belligérants encouragent les trafics dans tous les domaines : celui du bois en République démocratique du Congo, du diamant en Sierre Leone et au Liberia, du cacao en Côte d'Ivoire…
Sans le détournement des recettes tirées de la vente officielle et clandestine du cacao, la crise politique qui a provoqué l'éclatement de la Côte d'Ivoire serait déjà terminée. En effet, le gouvernement ivoirien qui contrôle 90% de la filière cacao, a suréquipé son armée. Quant aux rebelles, grâce aux 10% de la production, ils recueillent environ 30 millions de dollars par an4.

Commerce illicite et blanchiment d'argent sale. La restriction des crédits internationaux et le retrait progressif des capitaux occidentaux poussent certains Africains à rechercher des profits dans le commerce illicite, à blanchir l'argent sale et à ouvrir leurs pays à tous les trafics (voir carte Trafics).
Le commerce international de biens contrefaits ou piratés aurait représenté environ 200 milliards de dollars en 2005. Mais la valeur totale incluant les produits fabriqués et vendus dans ces mêmes pays, pourrait dépasser ce montant de plusieurs centaines de milliards de dollars5.
Les mafias prolifèrent partout dans le monde : Russie (12 000 groupes), Colombie (25 000 personnes, 2 500 groupes), Italie (50 000 membres et 150 familles), États-Unis (la Cosa Nostra comprend 40 000 membres et 25 familles), Japon (3 ensembles, 1 200 clans), Hong Kong (100 000 membres dans les triades)…
En Afrique occidentale, les narcotrafiquants colombiens ont créé un entrepôt de cocaïne en Guinée-Bissau6 d'où est acheminée la drogue vers l'Europe via la Côte d'Ivoire, le Sénégal, le Cameroun, le Nigeria, le Gabon, la Mauritanie, le Maroc… Pour tenter de mettre fin à ce trafic, Interpol a installé une quarantaine d'agents en Côte d'Ivoire, au Cameroun, au Kenya et au Zimbabwe.
L'entreprise est difficile car les paradis fiscaux servent de relais ou de refuge à une masse considérable de capitaux licites et illicites. On estime, en effet, que plus de la moitié des capitaux placés hors de leurs pays d'origine transitent par les paradis fiscaux.

Trafic d'êtres humains et exploitation des enfants. Malgré les résolutions des Nations unies et les conférences internationales, l'esclavage se développe dans le monde depuis la disparition des empires coloniaux européens. Environ 12,37 à 27 millions d'adultes seraient aujourd'hui réduits à une forme de servitude pour rembourser un prêt, en particulier en Asie du Sud, en Afrique, en Amérique du Sud.
Chaque année, la traite des êtres humains touche environ 800 000 Africains8 (dont 80% de femmes et de filles), vendus dans la plupart des cas pour une exploitation sexuelle commerciale à l'étranger9 ou condamnés au travail forcé. L'exploitation sexuelle des enfants frappe environ 3 millions de personnes dans le monde10. Elle n'est plus limitée à l'Asie. Elle s'étend à l'Afrique, à l'Europe orientale et, même, à des pays riches. L'UNICEF estime que 300 000 enfants de 9 à 11 ans se prostituent aujourd'hui dans les grandes villes américaines11. Pour les jeunes filles éthiopiennes, le Liban est le pays de transit avant leur transfert partout ailleurs12. A une époque marquée par le sida, la demande d'enfants vierges à des fins sexuelles augmente.
À la traite internationale, il faut ajouter des millions d'hommes, de femmes et d'enfants victimes d'un trafic humain analogue à l'intérieur de leurs propres pays et utilisés pour des travaux forcés et serviles. Sur quelque 218 millions d'enfants13 de 5 à 14 ans (dont environ 50 millions sont africains) travaillant dans des conditions difficiles ou dangereuses (hypothèse basse et optimiste de l'OIT), 130 millions (70%) sont utilisés dans l'agriculture, souvent dans des conditions malsaines et dangereuses14. Les 30% restants sont employés dans la domesticité, l'industrie (utilisation de machines délicates ou travaux manuels très faiblement rémunérés), l'artisanat, le bâtiment, le secteur minier, les carrières, la fabrication manuelle d'objets. Les guerres civiles favorisent ce type d'exploitation humaine.
Iqbal Masih (1983-1995), enfant pakistanais vendu à l'âge de quatre ans pour annuler une dette, travaille dans une fabrique de tapis pendant six ans. Le président de la Ligue contre le travail des enfants réussit à le "libérer" de son atelier ; il devient alors le symbole des enfants au travail. Il voyage dans son pays et le monde pour alerter l'opinion publique. Mais il meurt assassiné en 1995 dans des conditions mal établies.
En 2004, les États-Unis consacrent 144 millions de dollars pour lutter contre la traite des esclaves, mais plusieurs membres du Congrès jugent ces mesures insuffisantes. Shirley Barnes, ancienne ambassadrice des États-Unis, demande le 9 mars 2005 à la Chambre des Représentants des lois plus sévères contre la traite des femmes et des enfants. Aussi l'administration américaine envisage-t-elle de réduire l'aide aux pays qui se livrent à ce trafic. John Miller, chef de la lutte contre la traite des personnes au Département d'État, déclare en mars 2005 : "Les pays qui ne prennent pas de mesures significatives de lutte contre l'esclavage pourraient se voir supprimer l'aide que leur apportent les États-Unis, à l'exception de l'aide liée au commerce et à l'assistance humanitaire."
Une douzaine de conventions internationales15 ont été signées depuis 1926 pour éradiquer ces crimes contre l'Humanité. Sans grands résultats.

Santé publique menacée. La promiscuité (essor des mégalopoles), l'instabilité politique (prolifération des conflits) et la mobilité des populations (accroissement du nombre et, surtout, de la rapidité des voyages et des mouvements migratoires) dans les pays du Nord comme du Sud intensifie la menace d'agents pathogènes16, anciens ou nouveaux.
Dans certains pays africains, ces risques sont amplifiés par des particularités locales (obscurantisme et fanatisme religieux, corruption et faiblesse administrative qui encouragent tous les trafics), souvent plus meurtrières que les maladies.
Comment pourrait-il en être autrement ? Le marché mondial des médicaments est estimé à 3 000 milliards de dollars par an, ce qui, dans les pays pauvres, encourage aux fraudes nuisibles à la santé publique (voir carte Maladies). En Afrique, Zanzibar et Maurice fabriquent et exportent en grande quantité des médicaments contrefaits. Selon l’Organisation mondiale de la Santé, le marché illicite des médicaments représente dans certains pays jusqu’à 60% des volumes vendus. Ce fléau planétaire (10% du marché mondial des médicaments) est à l’origine de millions de morts.17
Le rapport de l'OMS sur La santé dans le monde dresse un bilan catastrophique.
Contre les maladies les plus meurtrières, près de 80% des enfants sont aujourd'hui vaccinés dans 125 pays, mais il existe de grandes disparités. Aussi 30 500 enfants meurent-ils encore chaque jour dans le monde de causes tout à fait évitables18. L'Afrique est la plus touchée.
En outre, à cause de l'arrêt des vaccinations systématiques, par manque ou détournement d'argent public, les maladies endémiques reprennent un peu partout. En 2000, la rougeole a frappé 25 millions de personnes et causé 150 000 décès dont les trois quarts en Afrique équatoriale et tropicale et en Asie du sud-est19.
Au Nigeria, la poliomyélite allait être éliminée, mais des émirs et des imams ont interdit la vaccination en 2003 sous le prétexte fallacieux qu'elle était contraire à la charia, qu'elle donnait le sida et qu'elle rendait les femmes stériles. Conséquences immédiates : la poliomyélite s'est à nouveau rapidement répandue au Nigeria ; elle a contaminé un grand nombre de pays africains et a re-contaminé le Yémen et l'Indonésie20, puis l'Inde et le Pakistan...
La santé publique vétérinaire parait indissociable de la santé humaine : impact direct économique et passage de nombreux agents infectieux sur la population humaine. On y retrouve les difficultés habituelles liées aux conditions d'élevage, aux déplacements des troupeaux, aux insuffisances des campagnes de vaccination, à la corruption, au changement climatique, etc21.
Malgré les progrès de la santé publique et de l'hygiène qui ont permis de sauver des millions d'enfants au cours des cinquante dernières années, la mortalité infantile22 reste très importante dans plusieurs pays (100,47 pour mille en Zambie, 102,44 à Djibouti, 105,21 en Guinée-Bissao, 107,5 au Mali, 112,07 au Mozambique, 114,89 en Somalie, 118,25 au Niger, 155,76 au Liberia, 160,39 en Sierra Leone, 186,6 en Angola). Le paludisme, première cause de mortalité en Afrique, tue un enfant toutes les trente secondes23.
À ces maladies traditionnelles (paludisme, fièvre jaune, poliomyélite, variole, tuberculose, méningites à méningocoque, affections respiratoires et diarrhéiques) s'ajoute le sida24. Celui-ci fait des ravages dans les pays du Sud, en particulier en Afrique centrale et équatoriale où il est devenu la première cause de mortalité.
Environ 40 millions de personnes sont séropositives pour le VIH dans le monde25 (ce qui correspond à 3 millions de morts dont 580 000 enfants de moins de quinze ans). Chaque minute un enfant meurt du sida et chaque minute un autre enfant est contaminé par le VIH. Or, plus de 90% des enfants séropositifs vivent en Afrique subsaharienne. Sans traitement, la plupart mourront avant leur cinquième anniversaire et la majorité des enfants séropositifs infectés par le virus au cours de l’accouchement meurent avant l'âge de deux ans26.. Or, seulement un enfant sur 9 bénéficie du traitement qui lui permettrait d’échapper à l’infection27.
"Nous sommes en train de créer une armée d’enfants atteints du sida", a déclaré en 2008 l'ancien secrétaire général des Nations unies Kofi Annan.
En Afrique subsaharienne, le taux de mortalité pour cause de sida était en 2005 de 265 pour 100 000 contre 8 pour 100 000 en Europe occidentale28.
Enfin, à cause du sida, 15,2 millions d'enfants dans le monde (dont 12 millions en Afrique subsaharienne) étaient orphelins fin 200529.
Circonstance aggravante : de nouvelles souches de bacille tuberculeux, résistantes à tous les antibiotiques connus, apparaissent dans certains pays, en particulier en République d'Afrique du sud, où elles constituent avec le sida un cocktail épidémique explosif30.
En outre, près de trente "nouvelles" maladies humaines sont apparues dans le monde au cours des vingt dernières années : foyers de fièvres hémorragiques (comme celles d'Ebola et de Marburg), affections dues à des virus jusqu'alors inconnus ou peu répandus (comme les hantavirus31) ou à des bactéries résistantes aux médicaments (comme l'Escherichia coli).
Le Français Charles Nicolle l'avait prédit dès 1933 : "Des maladies encore inconnues mais capables de devenir les pestes de demain sont tapies dans l'ombre."
Aussi l'espérance de vie des Africains à la naissance est-elle la plus basse du monde (52 ans dont 48 ans pour l'Afrique subsaharienne alors que la moyenne mondiale est de 67 ans). Dans cinq pays, elle est inférieure à 40 ans : 37 ans en Zambie et au Zimbabwe, 36 au Lesotho, 34 au Botswana et au Swaziland32.

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